Samuel Butler
Erewhon
Publication originale 1872

"On aurait pu croire que le train dont le vieux prophète les avait menés, et que le train encore plus vertigineux auquel le Professeur de Botanique s'était montré si sérieusement — mais à ce que je crois si insidieusement — disposé à les mener, auraient dû mettre les Erewhoniens en garde pour longtemps contre tous les prophètes, qu'ils prétendissent ou non avoir des rapports directs avec une puissance invisible. Mais le besoin de croire que certaines personnes savent réellement ce qu'elles prétendent savoir, et qu'elles peuvent ainsi leur épargner la peine de penser par eux-mêmes, est si bien enraciné dans le cœur des hommes, qu'au bout de peu de temps les soi-disant philosophes et gens à marottes devinrent plus puissants que jamais, et que peu à peu ils amenèrent leurs concitoyens a admettre toutes ces absurdes théories sur la vie, dont j'ai rendu compte au cours des chapitres précédents. En vérité je ne vois pas comment les Erewhoniens pourront être heureux, tant qu'ils n'auront pas réussi à comprendre que la raison non corrigée par l'instinct est chose aussi dangereuse que l'instinct non corrigé par la raison."

"La doctrine des Banques Musicales érewhoniennes (du moins en tant qu'elle se distingue des théories presque idolâtres qui vivent à côté d'elle, et dont je dirai un mot plus loin), possédait une particularité qui la protégeait : c'était que, tout en affirmant l'existence d'un royaume qui n'est pas de ce monde, elle ne cherchait pas a percer le voile qui le cache aux yeux des hommes. C'est là la pierre d'achoppement de presque toutes les religions : leurs prêtres essaient de nous faire croire qu'ils en savent plus long sur le monde invisible que ceux dont les yeux sont encore aveuglés par le monde visible n'en peuvent savoir, — oubliant que, s'il est mauvais de nier l'existence d'un monde invisible, il n'est pas moins mauvais de prétendre en savoir rien, sinon qu'il existe."

"Quelle nouveauté c'est pour une machine que de se nourrir ! La charrue, la bêche et le tombereau sont obligés de se nourrir par l'intermédiaire de l'estomac d'un homme ; le combustible qui les met en mouvement doit brûler dans le fourneau d'un homme, ou de chevaux. L'homme est obligé de consommer du pain et de la viande pour pouvoir bêcher ; le pain et la viande sont des combustibles qui font marcher la bêche. Si un tombereau est tiré par des chevaux, sa puissance est alimentée par de l'herbe ou par des fèves ou de l'avoine qui, étant consumées dans le ventre des bêtes de trait, leur donnent le pouvoir de travailler : sans ce combustible, le travail cesserait, comme une machine à vapeur s'arrêterait si ses foyers s'éteignaient."

Pierre Cassou-Nogues, Stéphane Degoutin et Gwenola Wagon
Bienvenue à Erewhon

Bienvenue à Erewhon est une adaptation du roman visionnaire de Samuel Butler, Erewhon, publié en 1872, dans lequel le romancier se livre à des exercices de pensée spéculative, poussant dans ses retranchements logiques notre manière de donner sens au monde.
Samuel Butler y affirme avoir découvert un territoire inconnu, coupé du reste du monde – Erewhon (anagramme de “Nowhere”). Au premier abord, les Erewhoniens se montrent hospitaliers. L’aventurier remarque pourtant qu’ils ont des mœurs étranges. Ils suivent des principes extrêmes : ils proscrivent la nourriture animale mais également végétale ; ils fréquentent des « collèges de déraison »; ils condamnent sans pitié les personnes atteintes de maladie.
Surtout, ils interdisent absolument l’usage des machines. Quand l’aventurier sort une montre de sa poche, ils le jettent en prison. C’est là qu’il découvre le « Livre des machines », qui a provoqué, cinq siècles auparavant, une révolution durant laquelle les Erewhoniens ont détruit leurs inventions mécaniques. Ils pensent que celles-ci sont soumises à une évolution comparable à celle des espèces biologiques. Elles forment un règne à part, un règne au sens où l’on parle du règne animal, ou du règne végétal. Bien qu’elles ne possèdent ni la conscience humaine, ni la vie animale, les machines se transforment pour s’adapter à leur environnement et aux espèces vivantes avec lesquelles elles sont en contact.

Erewhon 2018

Cent cinquante ans après le voyage initial de Samuel Butler, Erewhon a beaucoup changé. L’automatisation a été poussée jusqu’à ses limites extrêmes. Le travail tel qu’on le connaît a disparu. Des usines produisent tout ce qui est nécessaire à la vie. La production, le stockage et la manutention sont externalisés dans des hangars à l’extérieur de la ville, sans humains. Des fermes cultivent et transforment les végétaux et les animaux. Des véhicules les livrent. Des logiciels optimisent le système.
Les habitants sont débarrassés des fonctions pénibles et s’adonnent à des occupations ludiques. Ils ont sélectionné les machines, pour ne conserver près d’eux que celles qui leur procurent un certain bien être. Les autres sont relayées dans les zones périphériques. Les humains ne travaillent donc plus qu’à l’extension de leurs loisirs. La période infantile s’étend bien au-delà de ses limites habituelles.
Des robots-loutres prennent soin des personnes âgées et ronronnent selon un logiciel d’intelligence artificielle. D’autres robots s’occupent de masser les habitants ou de leur préparer à manger. Des chats équipés de GPS cartographient les territoires. Des aspirateurs robots s’éveillent à la sensualité. Des cochons aux cerveaux augmentés sont reliés en réseau.

La ville derrière les écrans
Les cerveaux des humains, des animaux et des plantes sont reliés entre eux à égalité, dans un système de data centers interconnectés qui traitent toute la matière mentale.
Ce réseau conserve toute la mémoire de la ville. Des algorithmes sont susceptibles de redonner voix aux morts. C’est ainsi que l’esprit de Samuel Butler peut encore circuler à travers les images de la ville. Cent cinquante ans après son premier séjour, Samuel Butler revient à Erewhon et commente, derrière les écrans, des images trouvées sur Internet.

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